Le Monde et la psychique quantique
« Assis sur une chaise, on vous pose deux électrodes sur le front et on vous demande de mettre vos pieds nus et vos mains sur des plaques en acier. Ces six “points de contact” sont reliés à un boîtier lui-même branché sur un ordinateur. » C’est ainsi que démarre un étrange article (La Machine qui détecte la personnalité), publié dans le Monde le 7 août dernier. Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat, la médecine enrichit tous les jours sa boîte à outils, normal que le quotidien vespéral en informe ses lecteurs.
Dès le paragraphe suivant, ça se gâte. « Un courant électrique imperceptible de 1,7 volt passe alors à travers le corps. Quelques minutes plus tard, bien que vous n’ayez pas dit un mot, un bilan détaillé de votre profil psychologique et de votre personnalité est édité. » Ben voyons. À ce stade, le lecteur doté d’un peu de culture scientifique tousse. Et renifle l’arnaque.
« Supercherie ? Mascarade ? Ou nouveau procédé ? Le test QPM (quantic potential measurement) a des allures de Madame Soleil version informatique. Trente secondes de connexion, et le psy vous dévoile votre “intelligence émotionnelle”, vos points forts et vos points faibles, vos aptitudes sociales, votre motivation, votre niveau de stress et même les traces laissées par votre vécu. » Là, si l’on est d’une nature optimiste, on se dit que l’on est en présence d’un effet de manche juste un peu lourd. Le journaliste nous fait un teasing d’enfer, mais l’estocade approche.
Rien que ce « quantic », à lui seul, fait bondir le journaliste scientifique. S’il existait la moindre connexion démontrée ou même supputée dans les milieux de la recherche entre la mécanique quantique et la psychologie, cela se saurait. Et le mot « quantic » n’existe même pas en anglais !
Mais l’article du Monde poursuit, sans rire, sur un ton imperturbable, allant jusqu’à citer des explications scientifiques qui n’en sont pas: « Cent quatre-vingts points du corps sont repérés et corrélés à des points du cerveau. Ces points nous permettent d’identifier des fonctions comportementales. » Du grand n’importe quoi, 100% charabia.
Pas vu, pas pris ? Si, tout de même, sur le site de l’AFIS (Association Française pour l’Information Scientifique), un article de Jean-Paul Krivine, rédacteur en chef de la revue Science et pseudosciences, analyse en détail l’entourloupe de bas étage qui a eu raison de la raison du Monde. Et remarque la proximité entre cette QPM et l’électropsychomètre de Ron Hubbard, que la Scientologie fourgue à ses adeptes, à un prix exorbitant.
Un passage en basse altitude sur le site web de cette sinistre entreprise suffit à mesurer l’ampleur de l’arnaque. Du jargon scientifique, à foison, mais pas l’ombre d’une explication scientifique. Le « name dropping » est de règle, comme dans cette bibliographie bidon, qui ne se gène pas pour placer les noms d’Albert Einstein, Nils Bohr, Max Planck ou Stephen Hawkins, histoire de caser gratuitement le mot « quantique ». D’autres auteurs sont cités, dont les travaux sont résumés en formules hasardeuses. Ainsi, Rupert Sheldrake : « Démontre l’information dans les champs énergétiques des formes vivantes. » Ce qui veut dire ? Et quel rapport avec le QPM ?
Bref, tout cela pue l’embrouille à des kilomètres. Le Monde est équipé d’un solide service « Science », où officient des confrères qui n’auraient jamais laissé passer une telle farce. Je parie qu’ils ont découvert cet article avec autant de stupéfaction que moi. La faute au mois d’août ?



Reader Comments (7)
Pierre, tu as oublié la fonction la plus sophistiquée et quasi secrète, celle du délestage financier qui n'est d'ailleurs pas mentionnée sur le site…
Par contre, je suis tombé sur des pages de type Erreur HTTP 404 - Fichier ou répertoire introuvable.
Services Internet (IIS).
Serait-ce un indice…?!
Amitiés…
Vive la thune, qu'est-ce qu'on inventerait pas pour s'en mettre plein les poches, berner les gens, et au passage ne pas les aider le moins du monde.
Y'a pas de doute c'est avec de la techno comme ça que l'on va s'en sortir !!! Dégoutant... et Le Monde : 0/20.
Je vous signale aussi qu'un reportage sur cette machine est passé fin juillet/debut aout au 20h de France 2
Sur un ton léger, le reporteur se disait etonné de la realité des resultats. Il servait de cobaye pour le reportage. Je ne me souviens pas qu'il est mis en doute quoi que ce soit.
@richard
Oui, merci pour l'info, j'étais déjà en vacances…
À l'origine de ces papiers "complices", ou même d'autres simplement "mous du genou", sur ce fichu QPM, il y a, entre autres, cette vision "naïve" du métier de journaliste, que l'on rencontre jusque dans les écoles de journalisme, et qui prétend que tout (bon) journaliste pourrait (bien) traiter de tout sujet.
Moyennant quoi, on envoie sur des trucs scientifiques casse gueule un pauvre généraliste, voire le dernier stagiaire arrivé… et bien sûr, à l'arrivée, c'est au mieux ramolo, souvent la cata.
Bizarrement, il ne viendrait à l'idée de personne d'envoyer un généraliste couvrir un match de hockey. Ben non, il va de soi qu'il faut un minimum de recul par rapport au sujet pour ne pas se couvrir de ridicule. Mais une "machine qui détecte la personnalité", serait en revanche à la portée de tout le monde…
Faudrait quand même pas trop lui chercher d'excuses. A défaut d'être compétent sur le sujet, un minimum d'esprit critique, de recherches de références... Enfin un boulot de journaliste permettrait d'éviter les plus gros écueils, non ? ;-)
Je ne suis pas allé jusqu'à la fin de cet article. En fait, je n'ai guère dépassé la ligne « Un courant électrique imperceptible de 1,7 volt passe alors à travers le corps. »
Il suffit de savoir que le courant se mesure en ampères, ou en milli ou microampères s'il est imperceptible, que c'est la tension qui se mesure en volts.
Écrit par un incompétent, pas relu, ou relu par un incompétent. Donc sans intérêt. Comme cette pseudo-précision complètement hors de propos, sauf pour épater le badaud. Le lecteur du journal peut à juste titre se sentir pris pour une bille, à moins que ça paraisse un premier avril.
À mon sens, cette consœur a été victime d'une croyance assez répandue, propagée par des écoles de journalisme, qui veut nous faire croire qu'un "vrai" journaliste peut (utilement) traiter n'importe quel sujet. Le détail que vous relevez montre bien que, tout simplement, celle-ci "ne parle pas la langue" de son sujet. Du coup, non seulement elle se laisse enfumer par du "yaourt scientifique", mais en plus elle le retranscrit dans son papier…